Première partie
Les Six Maîtres régnèrent paisiblement sur le Mont Hua jusqu’au jour où, deux années plus tard, un puissant groupe de guerriers Wulin venu d’une contrée lointaine, entreprit de s'imposer sur les Plaines Centrales. La nouvelle s’ébruita jusqu’au sommet du mont et les Six Maîtres décidèrent d’unir leurs forces afin de repousser l’ennemi. Très vite, ces derniers furent rejoints par bon nombre d’étudiants et autres volontaires soucieux de défendre le pays.
Alors que la menace se rapprochait, les maîtres se saluèrent une dernière fois avant de faire face à leurs nouveaux adversaires. De même, on encouragea, conseilla et avertit les étudiants, leur annonçant ce combat comme l’une des étapes décisives de leur vie de Wulin. Pris au dépourvu et surpassés en nombre, les six leaders restaient néanmoins confiants.
Les premières escarmouches laissèrent rapidement place à une bataille générale au cours de laquelle les Six Maîtres s’élançaient et fendaient les rangs ennemis, éliminant ainsi leurs adversaires un à un. Alors que la poussière retombait, on pouvait découvrir nos six vétérans, debout au milieu des décombres et des cadavres ennemis parmi lesquels gisaient également ceux de leurs infortunés amis et étudiants. Évaluant le massacre qui les entourait, Guo Jia, Lin Tiannan et Xuan Jian affichaient plus de honte et de tristesse sur leurs visages qu’une quelconque fierté, et même s’ils savaient que leurs ennemis ne leur avaient pas laissé le choix, tous trois se sentaient salis par toutes ces morts.
Hei Baizi, indifférent à cette boucherie humaine, semblait même en avoir retiré une certaine satisfaction.
Lv Ya quant à lui, pourchassait les quelques fuyards, avec la ferme intention de les punir pour avoir osé tenter de lui survivre. L’un de ses étudiants eut alors la malheureuse idée de vouloir se mettre en travers de son chemin pour calmer son ardeur. Son initiative lui fut fatidique : le pauvre homme se retrouva rapidement à terre. Lv Ya écrasa sans pitié ses dix doigts gigotant au grand air et lui trancha la tête sans même prendre la peine d’écouter ce que son ami avait à lui dire.
Prenant petit à petit conscience de ce qui venait de se passer, Xuan Jian, le plus droit des Six Maîtres, se jeta sur Lv Ya, sans se douter qu’il venait de défier à mort l’un de ses alliés les plus puissants. Ce dernier fut cependant arrêté par le rire moqueur de Lv Ya qui ne manqua pas de lui afficher un mépris sans pareil en lui tournant le dos d’une manière fort irrespectueuse. L’étincelle de rage qui se profilait dans les yeux du moine se transforma rapidement en un véritable brasier.
Jian se précipita sur Lv Ya et lui assena un coup magistral dans le dos qui le propulsa dans les airs. Affalé sur le ventre, le teint livide et l’épée coincée contre son abdomen, Lv Ya luttait pour se remettre sur le dos tandis que le moine s’éloignait. Cependant, à mesure que Lv Ya rageait, Jian réalisa, horrifié, que l’acte qu’il venait lui-même de commettre ne valait pas mieux que ceux de celui qu’il avait condamné. La vive émotion qu’il ressentait, mélange de honte et de rage, l'amena à prononcer les paroles suivantes :
« Evil Blade ! Comme tu aimes à te faire appeler. Si je possédais ne serait-ce que la moitié de ta soif sanguinaire, je te tuerais sur le champ. Mais je ne m’abaisserai pas à ce niveau. Ainsi, je me contenterai, pour cette fois, de te bannir de notre clan. Cependant, sache que si tu devais nuire une nouvelle fois à des innocents, notre châtiment ne connaîtrait pas de limite. »
Xuan Jian laissa sa victime se tortiller sur le sol avec pour seul compagne, sa terrible humiliation. Quelques heures plus tard, Lv Ya parvint à se lever, et jura, bien qu’un peu tard, qu’il se vengerait un jour d’un tel affront. Oui, en moins de temps que ne pouvait l’imaginer le moine, il maîtriserait son « épée ensanglantée » à la perfection, peu importe le prix que cela pourrait lui coûter.
Peu de temps après, Lv Ya quitta le Mont Hua et débuta l’un des programmes les plus difficiles qu’il ne lui eut jamais été donné. Exterminant le moindre être vivant susceptible de croiser son chemin – soldats, vagabonds, femmes et enfants – notre guerrier s’endurcissait au nom de la perfection totale de ses compétences. Sa rage s'intensifiait à chaque nouveau meurtre à tel point qu’il fit le serment de ne jamais nettoyer son épée souillée par le sang de ses innocentes victimes avec d’autres chiffons que ceux qu’il parviendrait à arracher du corps sans vie de Xuan Jian.
En un an à peine, les cinq autres Maîtres eurent vent des cruautés diverses et variées de leur ancien allié. Refusant que ce dernier ne salisse complètement la réputation des Wulins, ils décidèrent de mettre fin à ce carnage. Jiugong fut donc désigné pour rétablir la justice dans le Jianghu, une fois pour toutes.
Après avoir traqué le démoniaque Evil Blade pendant plus d’une semaine, Jiugong retrouva finalement sa proie, aiguisant nonchalamment son épée, un soir de pleine lune, dans la forêt des Sept Pins.
Jiugong se rapprocha de l’homme qu'il avait autrefois appelé son frère. Menaçant Lv Ya de son épée, les yeux plongés dans ceux de sa victime, il murmura clairement ces quelques mots : « Toi que l’on appelle Evil Blade, tu as terni le nom des Wulins trop longtemps. Prépare-toi à mourir ». En un geste, Lv Ya releva son arme et parvint à repousser l’épée de son adversaire. Les deux hommes échangèrent plusieurs coups rapides qui eurent raison de Jiugong. Ce dernier dû bien admettre que la formation de Lv Ya avait porté ses fruits. Sa vitesse et sa force avaient augmenté, presque autant que son inconditionnelle cruauté. Lv Ya semblait prendre le dessus à plusieurs reprises, son arme se recouvrant du sang d’un Jiugong qu’il ne parvenait cependant pas à maîtriser. La défaite n’était une option pour aucun des deux hommes, si bien que le combat se prolongea durant trois jours et trois nuits.
Alors que le quatrième jour approchait, que la lune rencontrait un soleil prometteur, nos deux champions se tenaient toujours au pied de la Cité Interdite, plus décidés que jamais à remporter la bataille. La nuit semblait même avoir revigoré Jiugong. Fermement serrée entre ses deux mains, l’épée de ce dernier s’immobilisa un court instant, le temps d’une profonde inspiration.
Lv Ya n’aurait pu rêver plus belle occasion. Il profita de ce qu’il pensait être un moment de faiblesse pour charger son adversaire. La combinaison lvyaienne semblait parfaitement étudiée : trois pas de côté, grand jeté suivi d’une myriade de coups à l’encontre de sa victime. Le résultat avait toujours été fatal.
Une fois lancé, Evil Blade ne pouvait plus reculer. C’est ainsi que la panique l’envahit à mi-hauteur, lorsque qu’il fut arrêté par l’impressionnante épée de son rival. Les armes des deux guerriers s’entrechoquèrent brutalement avant de les propulser au sol.
Jiugong fut le premier à reprendre ses esprits. Il effectua une roulade – plus ou moins élégante selon les légendes – avant de retomber sur ses pieds, l’épée à la main. Autour de lui s’éparpillaient pêle-mêle, branchages, butes de terres et autres types de décombres.
Plus surpris que blessé, Lv Ya se ressaisit avant de constater avec effroi que sa précieuse arme avait été brisée. « Qui es-tu ? » lança-t-il d’une voix faiblarde. L’angoisse se lisait à présent clairement sur le visage de Lv Ya.
Echauffé par l’intensité de la lutte, Jiugong enleva doucement les lambeaux qui recouvraient son visage puis déclara à voix basse : « Je suis l’instrument de ton châtiment. »
Incapable de prononcer un mot, Lv Ya fixa sa lame cassée et soupira. Un faible sourire se dessina alors sur ses lèvres : il se sentait libre. Il se tourna ensuite vers Jiugong qu’il semblait enfin reconnaître et conclut l’échange par un simple « Je suis fatigué ».
Epargné une seconde fois, Lv Ya s’exila dans le désert. Il marcha si longtemps que ses pieds se couvrirent de sang. Au final, il ne trouva jamais la paix et le réconfort. Comment racheter ses péchés ? Comment oublier les terribles massacres qu’il avait commis ? Certes, Lv Ya avait été possédé par son arme, mais il n’en était pas moins coupable. Ainsi s’éteint Lv Ya, seul et en pleurs, six mois à peine après sa rencontre avec Jiugong, le seul homme qui soit parvenu à le sauver.
Deuxième partie
Une fois Lv Ya parti, les cinq autres maîtres se séparèrent définitivement, soucieux de poursuivre leur propre destinée.
Hei Baizi, égal à lui-même, avait conservé son ambiguïté éternelle : s’il ne semblait pas attiré par les forces du mal, rien ne démontrait qu’il agissait au nom de la justice. Au cours de son pèlerinage lui imposant la traversée des régions ouest du pays, il trouva refuge dans le fameux temple Da Lun. Friands de combats, les gardiens du sanctuaire s’étaient rapidement fait connaître pour les concours d’art martiaux qu’ils organisaient chaque premier dimanche du mois. Il était impensable pour Hei Baizi de laisser passer une telle occasion de prouver une nouvelle fois son habileté.
Ainsi, le dimanche venu, on lui désigna son adversaire qui n’était autre que l’aide de cuisine du temple. Le pauvre apprenti tremblait face à un adversaire pourtant à peine plus épais que son arme mais dont le regard aurait pu terroriser toute une armée. Notre Maître se gargarisa de son propre rire entrainant avec lui son public, avant de stopper net, créant ainsi un malaise général. Le jeune garçon se prépara alors mentalement à combattre un homme contre lequel il n’avait, de toute évidence, aucune chance. Une fois de plus, il ne fallut que quelques instants à Hei Bazi pour terrasser son ennemi. Cependant, ce jour-là, rien ne justifiait une telle puissance d’attaque face à un adversaire aussi faible et les autres moines jetèrent un regard de dédain à cet homme qu’ils prenaient pour un vieux fou arrogant.
Réalisant que sa pauvre victime lui volait la vedette, accaparant toute l’attention de la foule, Hei Bazi, tout rejeté qu’il était, quitta le temple. Les moines ne le revirent jamais.
Jiugong, pour sa part, avait décidé de changer de nom, à la suite de sa rencontre avec Lv Ya ; il souhaitait désormais qu’on l’appelle « Jiugong le Sage ». En quête de paix et de tranquillité, il se mit en route pour son village natal, sur le Mont Jiu Gong. Ceux qui croisèrent son chemin s’accordaient sur le fait qu’il semblait affaibli, ne correspondant plus vraiment au guerrier légendaire que tout le monde décrivait jadis. Son épée elle-même apparaissait usée et diminuée, tout comme ses vêtements, éternels haillons informes et sales qui laissaient finalement apparaître son visage pâle et cerné. En dépit de son apparence fragile et négligée, Jiugong ne s’était jamais senti aussi accompli, et c’est satisfait et serein qu’il rentra finalement chez lui, auprès des siens.
Quant au général Guo Jia, il suivit un parcours plus ou moins similaire en commençant lui aussi par se renommer – le changement de nom étant très en vogue à l'époque. C’est ainsi qu’il se proclama modestement « Ancien de la prédiction Miraculeuse ». Sollicité de tous côtés, Guo Jia refusa poliment de partager ses connaissances et ses techniques prétextant que « le savoir vient à point à qui se bat pour le trouver seul », avant de s'isoler pour se concentrer entre autres sur l’étude de la magie taoïste. Il espérerait ainsi pouvoir un jour atteindre son but ultime : maîtriser l'art de l'invisibilité. En effet, au cours de ses nombreux combats, il avait souvent eu la sensation de disparaître un court instant pour mieux troubler son adversaire et se rendit rapidement compte que parvenir à prolonger ce moment fugace pouvait faire de lui l’un des plus puissants guerriers à ce jour.
Celui qui recherchait Xuan Jian pouvait le trouver à la bibliothèque du Temple, de jour comme de nuit, penché sur une pluralité de manuels d’arts martiaux Shaolin. Persuadé que toute technique reposait sur des bases théoriques, Xuan réservait à présent son ténébreux regard, autrefois fort utile au cours de ses combats, aux textes anciens. Son immersion intellectuelle était telle qu’il en oubliait presque de se consacrer à son but premier : aider son prochain. Réalisant son incapacité à accomplir sa véritable mission, il décida d’abandonner le temple Shaolin et entreprit de s’aventurer vers l'inconnu, punition qu’il s’était imposée pour s’être laissé guider par sa vision étroite du monde et son égoïsme.
De tous les maîtres Wulin, un seul était donc resté fidèle à sa vocation : Lin Tiannan. Éternel défenseur du code du Xia, il n’hésitait pas à transmettre ses connaissances à des étudiants qui mettaient d'ores et déjà tout en œuvre pour devenir les plus grands guerriers que le monde n’ait jamais connus.
A cette même période, une nouvelle école voyait le jour en Chine, Junzi, fondée par le célèbre Bie Qing Child (l’enfant sans amour) originaire de la villa Wansu et par son acolyte, élève au collège Yu Bi, Shi Yanbing dit « le Pinceau de Jade ». Partageant les mêmes idéaux, les deux hommes s’étaient rapidement liés d’amitié et avait décidé de ne s’entourer que d’étudiants possédant la même vision des arts martiaux : une discipline indissociable d'autres arts tels que la musique, la poésie ou la calligraphie.
Xiao Bieqing, notre fameux « enfant sans amour », n’était autre que Xiao Tianqing, le fils cadet de Xiao Hongwan. Personne dans le Jianghu ne connaissait sa réelle identité, pas même son propre frère Xiao Tianfang alors chef de l’école Gai. Xiao Bieqing avait en effet décidé de se cacher de son dernier parent proche, ne possédant pas les mêmes croyances que lui et espérant ainsi éviter tout conflit. Très affecté par la mort de sa mère, il avait fait le serment de l’honorer en adoptant ses convictions. Ainsi, lui aussi persuadé que les écoles de justices dégageaient toutes la même hypocrisie, Xiao Bieqing s’était accordé avec Shi Yanbing à faire de Junzi une école neutre, dans la lignée de l’école Tang.